Somnolence au volant : une première échelle quantifie son risque accidentel

Nathalie RaffierAuteurs et déclarations 

2 août 2023

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Paris, France – L’été, les départs en vacances, la chaleur, les bouchons…autant de conditions propice à la somnolence au volant, cause majeure d’accidents de la circulation, qui toucherait un tiers de la population. Si la principale cause est la privation de sommeil, elle est aussi liée à certaines pathologies comme le syndrome des apnées du sommeil. Une première échelle vient d’être publiée qui quantifie leur risque accidentel.

La somnolence diurne touche jusqu’à 20 % des Français 

La somnolence est très fréquente. Pour le Pr Damien Léger, chef du service Sommeil et troubles de la vigilance (Hôtel Dieu, AP-HP, Paris), « si l’on parle de simple interruption de l’éveil par des épisodes de sommeil léger de brève durée au cours de la journée, entre 8 et 15 % des individus adultes sont concernés, avec une augmentation avec l’âge. Si l’on se réfère aux personnes ayant complété l’échelle de somnolence d’Epworth et qui ont obtenu un score supérieur à 10, on trouve également cette proportion habituelle de 8 à 20 % des sujets adultes somnolents ».

Pr Pierre Philip

Le Pr Pierre Philip, chef du service universitaire de médecine du sommeil du CHU de Bordeaux, ajoute : « avec plus de 20 % d’insomniaques et 10 % d’apnéiques, le mauvais sommeil nocturne et la somnolence diurne excessive sont le pain quotidien des Français ».

L’une des principales causes de somnolence est le manque de sommeil « qui concerne environ un tiers de la population adulte et 35 à 40 % de la population active qui affirme dormir moins de 6 heures par 24 heures en semaine (les recommandations internationales préconisent de dormir entre 7 et 9 h), limite en dessous de laquelle une augmentation systématique de la somnolence et du risque accidentel a été démontrée », souligne le Pr léger.

Avec plus de 20 % d’insomniaques et 10 % d’apnéiques, le mauvais sommeil nocturne et la somnolence diurne excessive sont le pain quotidien des Français.

La somnolence, cause majeure d’accidents de la circulation

Trop d’accidents commencent par un bâillement : 10 à 20 % des accidents de voiture sont provoqués par des conducteurs qui s’endorment au volant. La somnolence entraîne un risque d’accident 8 fois supérieur à une conduite en état normal de vigilance et dès les premiers signes, le risque d’accident est multiplié par 3 ou 4 (Sécurité routière).

De fait, la somnolence au volant est l’une des premières causes d’accidents mortels sur l’autoroute : elle représente environ un tiers des cas : des modèles ont estimé que 15 à 33 % des accidents mortels pouvaient impliquer des conducteurs somnolents[1].

L’effet de la somnolence peut être comparé à celui de l’alcool : conduire après une nuit blanche équivaut à prendre la route avec une alcoolémie de 0,9 g/l[2].

Parce que la somnolence affaiblit insidieusement les facultés de conduite du conducteur, les accidents sont souvent graves, le conducteur n’ayant pas freiné.

Ce facteur humain d’accident est en lien avec la privation chronique de sommeil, le travail à horaires irréguliers et le style de vie comme le jet lag social. Il s’agit pour ce dernier d’un trouble bien documenté du rythme veille/sommeil qui se caractérise par un temps de sommeil raccourci au cours de la semaine, surtout du fait de couchers tardifs et de levers tôt, et un allongement de la durée associé à un décalage du sommeil le week-end (un réveil retardé le samedi et le dimanche).

De nombreuses pathologies du sommeil comme le syndrome des apnées du sommeil, la dépression sévère, etc. et certains traitements (benzodiazépines, antidépresseurs, antihistaminiques) peuvent aussi en être responsables.  

Focus sur les apnées du sommeil, au risque accidentel doublé

75 % des patients apnéiques ignorent qu’ils ont un risque plus élevé́ de somnolence que la population générale[1]. Ce trouble du sommeil est pourtant un grand pourvoyeur de somnolence.

Le Pr Pierre Philip et ses collègues ont interrogé 35 000 conducteurs réguliers d’autoroute : 16,9 % se plaignaient d’au moins un trouble du sommeil dont 9,3 % d’insomnie, 5,2 % d’un syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil (SAHOS) et 0,1 % de narcolepsie et d’hypersomnie[3].

En outre, 8,9 % des conducteurs ont déclaré au moins un épisode par mois de somnolence au volant les ayant contraints à s’arrêter. Le risque d’accident est classiquement considéré comme plus élevé chez les patients présentant des apnées du sommeil du fait d’un sommeil non-récupérateur[4].

Plusieurs études et deux méta-analyses ont conclu que le risque d’accident des conducteurs apnéiques est deux fois plus important que celui des personnes sans apnées du sommeil[5,8].

Ce risque revient à la normale chez les patients correctement traités par pression positive continue (PPC).

« Le SAOS est le trouble du sommeil le plus fréquent avec plus de 8 % de la population générale signalant des troubles respiratoires nocturnes, précise le Pr Pierre Philip. La grande majorité de ces patients reconnait souffrir de troubles du sommeil nocturnes et de somnolence diurne excessive. »

Le SAOS est d’ailleurs reconnu par l’European Respiratory Society-ERS comme un facteur de risque d’accidents de la route, qui suggère que les médecins devraient systématiquement explorer la somnolence diurne excessive chez leurs patients apnéiques.

Concernant les personnes insomniaques, « peu d’études sont consacrées à leur niveau de risque accidentel, poursuit le Pr Philip. En interrogeant 5293 insomniaques de 10 pays, nous avons pourtant retrouvé que 4,1 % avaient eu un accident lié à la somnolence dans les 12 derniers mois et que 9 % s’étaient endormis au volant au moins une fois[9]. » Quant à la narcolepsie[6] et les autres hypersomnies, elles constituent certainement des pathologies à risque accidentel élevé́ mais les études sont parcellaires.

Le risque de somnolence sous-évalué par l’intéressé

Le laboratoire SANPSY (USR 3413 CNRS) et le CHU de Bordeaux ont publié dans Sleep en 2021 l’étude « TME ACCIDENTS » soutenue par la société française de recherche et de médecine du sommeil (SFRMS)[10] .

D’après ses résultats, la mauvaise perception de l’endormissement (lors d’un test de sieste hospitalier) prédisait le risque d’accidents liés à la somnolence.

« Notre équipe s’est ici intéressée au sentiment d’avoir dormi ou non en conditions de laboratoire et de son association à la survenue de « presque-accidents » et d’accidents de la circulation », explique Pierre Philip, ceci chez des patients souffrant de troubles du sommeil (192 patients souffrant de SAHOS, d’hypersomnie idiopathique, de narcolepsie, de syndrome des jambes sans repos ou de syndrome d’insuffisance du sommeil ; étude réalisée d’octobre 2017 à mars 2020). Verdict ? Une large proportion de ces patients commet des erreurs d’appréciation du sentiment d’avoir dormi pendant les essais. Ils expriment en effet le sentiment de ne pas s’être endormi alors même que d’authentiques périodes de sommeil ont été enregistrées. En outre, près de la moitié de ces patients rapportent un accident évité de justesse ou un accident de la circulation lié à la somnolence au cours de l’année passée.

« Le risque de survenue d’un accident ou d’un presque accident est multiplié par 2,52 chez ces patients qui ne parviennent pas à évaluer leur endormissement, précise le Pr Philip. Cette étude fournit de nouvelles informations sur l’auto-perception de la somnolence diurne excessive et le risque accidentel. »

Le risque de survenue d’un accident ou d’un presque accident est multiplié par 2,52 chez ces patients qui ne parviennent pas à évaluer leur endormissement.

BOSS, 1ère échelle de risque de somnolence au volant en cas de troubles du sommeil

Un nouveau questionnaire vient tout juste d’être publié en mai 2023 : le Bordeaux Sleepiness Scale (échelle de somnolence de Bordeaux- BOSS)[11] est spécifiquement conçu pour évaluer le risque de conduite lié au sommeil chez les personnes souffrant de troubles du sommeil dont les apnéiques, insomniaques, narcoleptiques, hypersomniaques, ceux diagnostiqués avec un syndrome des jambes sans repos.

« BOSS combine exposition (kilomètres parcourus) et auto-perception de la somnolence en situation, explique le Pr Pierre Philip, le « père » de cette échelle. Elle fournit une évaluation simple et fiable du risque de conduite lié au sommeil. Ce court questionnaire spécifique doit désormais être promu en 1ère intention pour évaluer le risque d’accidents de la circulation chez les patients somnolents. »

Ce court questionnaire spécifique doit désormais être promu en 1ère intention pour évaluer le risque d’accidents de la circulation chez les patients somnolents.

Il a en effet été montré que le BOSS évalue le risque et le « non-risque » d’accidents de la circulation liés à la somnolence avec plus de précision que l’échelle de somnolence d’Epworth dans cette population.

« Un résultat élevé selon l’échelle BOSS implique de diagnostiquer la cause de la somnolence, recommande-t-il, d’instaurer un traitement étiologique et des mesures d’hygiène de vie/du sommeil. Si l’activité professionnelle impose que le patient prenne le volant, celui-ci doit entrer dans un circuit d’évaluation dédié. En France, le test de maintien de l’éveil est un test médico-légal qui autorise les conducteurs traités pour somnolence diurne excessive à la reprise de la conduite. »

Une somnolence résiduelle dans le SAOS peut persister

Entre 5 et 10 % des patients souffrant d’apnées obstructives du sommeil restent somnolents sous traitement par pression positive continue bien conduit[12,13].

Depuis peu, plusieurs médicaments sont indiqués en cas de somnolence résiduelle : le très récent solriamfetol (inhibiteur à double action de la recapture de la dopamine et de la noradrénaline, dérivé de la d-phénylalanine) et le chlorhydrate de pitolisant, médicament bien connu qui vient d’obtenir une extension d’indication dans ce cas précis, et très bien toléré au niveau cardiaque. 

Somnolence au volant

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